Entretien avec Louis Thouvard, petit-fils de celui qui a sauvé la Chartreuse il y a 100 ans.

Echange avec Vincent Clabé-Navarre, fondateur de Bottl.

C’est au détour d’une discussion de trottoir que je rencontre Louis Thouvard, âgé de 89 ans aujourd’hui. Il me demande les raisons de mon installation à Biarritz il y a 10 ans. Je lui parle alors de ma relance de la liqueur basque Izarra, et soudain la discussion s’emballe et je comprends que je dois le revoir rapidement. Quelques jours plus tard, me voici chez Louis Thouvard à Biarritz pour m’entretenir avec lui sur la Chartreuse, cette fameuse liqueur alpine des Pères Chartreux. Il en a gros sur la patate. La dernière version historique de la Chartreuse, publiée par l’entreprise, ne fait aucune mention de son grand-père ni de son oncle, « sauveurs de la Chartreuse » il y a 100 ans. Contexte et récit.

Louis Thouvard m’accueille avec une Chartreuse VEP mise en cave en 1975.

Pour être honnête, il est 15 heures, je ne suis pas sûr d’en vouloir, mais c’est impossible de refuser. Et c’est un choc. La Chartreuse VEP se boit comme un « bonbon ». Sa puissance est arrondie dans tous ses angles par une rondeur en bouche gourmande qui appelle une autre gorgée. Parfait pour démarrer notre échange.

En 1903, les Pères Chartreux sont expulsés manu militari de leur monastère.

Les lois Waldeck-Rousseau et Combes.

Après la loi Waldeck-Rousseau de 1901, qui cherche à trouver une façon de coopérer avec les congrégations religieuses enseignantes, c’est en 1903 avec Emile Combes, le président du Conseil (l’équivalent du Premier Ministre) que les choses se corsent. Combes rentre dans une démarche militante à l’encontre de l’Eglise, des congrégations religieuses et des écoles chrétiennes. A ce titre, il va réussir à supprimer plus de 25 congrégations enseignantes, soient près de 1 700 maisons et 12 000 religieux. Wikipédia parle même de 3 000 écoles supprimées. C’est une campagne d’éradication de la présence de l’Eglise dans l’enseignement.

L’expulsion par les armes. Dans ce contexte dur pour les congrégations, l’ordre Cartusien (des Chartreux) est lui aussi touché, et rien n’y fait malgré le soutien très fort de la population et de certains hommes politiques. Par 322 voix à la Chambre des Députés contre 222, la demande d’autorisation du monastère des Chartreux de rester actif est rejetée. Le refus d’obtempérer des moines conduisit le 2ème bataillon du 140ème régiment à quitter Chambéry et prendre le Monastère par la force. Les moines furent « accompagnés » jusqu’à Modane en Italie.

« Les forêts, les bâtiments, la liqueur et les autres biens matériels ont été confisqués et revendus, sauf les bâtiments. » Les bâtiments, dès 1912, inutilisés, non entretenus, menaçaient déjà de ruine, quant à la Liqueur Chartreuse, elle est rachetée à vil prix en 1906 par le liquoriste Cusenier au liquidateur Lecouturier, qui n’acquiert cependant pas la recette, disparue avec les moines. Lire cet article historique dans Libération.

Louis, que retenez-vous de cette période ? Les Chartreux ont été expulsés parce que la France était aux mains de Francs-Maçons , un cartel des gauches, remontés contre les institutions religieuses qui pourtant avaient tout fait pour la France, et notamment érigé nombres d’hôpitaux et d’écoles. Ils ont fait des faux documents pour obtenir de l’assemblée qu’elle vote ces lois et qu’elle expulse les ordres religieux. L’armée a sorti les religieux par la force. Ce qu’ils ont fait est ignoble. Et la liqueur rachetée par Cusenier est devenue imbuvable. Sale période ! »

Henri Thouvard et son gendre Blaise rentrent dans la danse

Zoom sur Henri Thouvard, un homme de la papèterie savoyarde. En 1905, Henri Thouvard rencontre Jules Blanchet dans un train, de la famille des Blanchet, grands industriels rivois. Quelques semaines plus tard, Henri Thouvard crée sous l’égide des Blanchet une société d’exploitation de la papèterie de Guiers (Moulin Neuf) avec un certain René Delafon, ami des Blanchet, puis achètent un second moulin aux Echelles en Savoie, et louèrent une troisième papèterie à Saint Rambert en Bugey. Fan de technique, Thouvard constitue de son côté une râperie à bois permettant de créer de la pâte à papier. C’est un patron social catholique, énergique et rassembleur. C’est dans ce contexte qu’il côtoit de très près les acteurs de la société locale dont les prêtres, en tant que laïc et d’élu local.

La Ligue Catholique du Dauphiné. Ce sont Henri Thouvard et Louis Bonnet-Eymard, les deux grands-pères de Louis Thouvard que j’interroge, qui décident dans ces mêmes années de créer la Ligue Catholique du Dauphiné, un « organe civil avec un esprit religieux » avec un objectif en tête : remettre en route le monastère de la Chartreuse. Aidé par l’évêque en place, ils décident de « refaire l’opinion » afin que ce soit le peuple qui demande le retour des Chartreux. Ils créent alors les allocations familiales, des congés, rassemblent des milliers d’ouvriers dans la rue pour protester, créent une presse locale forte pour peser sur les politiques. Sans résultat immédiat.

Henri Thouvard devient Président de La Chartreuse et Jean Blaise Directeur Général. Pourtant, s’ils ne parviennent pas à faire revenir les moines, ils réussissent à racheter à Cusenier en 1929 les droits de la Chartreuse pour le compte des moines. En effet, Cusenier – ou plus précisément la société d’exploitation de la Chartreuse appelée Compagnie Fermière de la Grande Chartreuse… – ayant fait faillite à cause de sa Chartreuse « imbuvable ». Ce sont donc Henri Thouvard, et surtout son gendre polytechnicien Jean Blaise, qu’Henri détourne d’un avenir prometteur dans les Chemins de Fer, qui prennent les commandes du navire et font venir de l’étranger et secrètement les moines détenteurs de la recette afin de pouvoir redémarrer l’affaire dans les meilleures conditions. A l’époque, ils sont en contact direct avec le Prieur Don Ferdinand Vidal, responsable des moines en exil.

Louis, un mot ? Oui, mon grand-père et mon oncle se sont battus pour le retour de la Chartreuse. Ils se sont entourés et on été assez nombreux à pousser pour le retour des Chartreux. Mais s’ils n’ont pas eu de succès avec le retour souhaité des moines, ils n’ont pas baissé la garde et ont tout de même réussi à remettre la main sur les droits de la liqueur en France afin de reconstituer pas à pas ce qui pouvait l’être. Et cela devint le succès que nous connaissons aujourd’hui. »

La résurrection de la liqueur Chartreuse

La Chartreuse se redéveloppe. Pendant plus de 30 ans, Jean Blaise est en première ligne et dirige la Chartreuse, d’abord seul, pendant dix ans, puis avec les moines Chartreux qui rentrent d’exil en 1940. Il est exactement « Directeur Général de La Compagnie Française de la Grande Chartreuse ». Il bâtit le succès de la liqueur alpine et la déploie à l’étranger dans plusieurs dizaines de pays. Jean Blaise devient d’ailleurs Chevalier de la Légion d’Honneur et conseiller du commerce extérieur.

D’après Louis Thouvard, dans les années 1960, Thouvard et Blaise sont sortis sans tact par les Pères Chartreux. Pourquoi ? « C’est une histoire de moines », auraient répondu les moines Chartreux à ce moment-là aux deux dirigeants. Difficile d’en savoir plus, mais « force est de constater que c’est un Delafon qui prend alors rapidement la main de ce qui devient en 1970 « Chartreuse Diffusion » » complète Louis Thouvard. « Mais je ne sais pas s’il y a un sujet de cause à effet. »

La Chartreuse serait en train de les oublier. « Est-ce à cause des différends historiques liés aux affaires des papèteries de mon grand-père que Delafon n’évoque même plus Henri Thouvard et Jean Blaise dans l’histoire de la liqueur qu’ils exploitent? Je ne sais pas, mais je constate un effacement, l’effacement de ceux qui ont ressuscité la Chartreuse et qui l’ont redéveloppée dans le monde. »

Je souris. Je lui dis tout bas : « vous savez, moi aussi j’ai disparu de la nouvelle histoire d’Izarra que j’ai relancée. Les marques doivent probablement effacer les hommes. Finalement, nous ne sommes jamais grand chose. Ce qui est grand est ailleurs. » Il sourit à son tour et me ressert la VEP.

Vous avez été intéressés? Voici un article sur ce sujet qui nous a paru très clair et que nous recommandons vivement.