#2. Le vin : convive, pas totem !

Chroniques sociales d’un épicurien
By Jean-Baptiste Maugars, Directeur Général | Vins & Spiritueux | Fine-food | Art de vivre

Le vin exerce un pouvoir secret, intimidant. Combien de fois dégustons-nous une bouteille en voyant immédiatement s’éloigner le plaisir de boire vers un discours et des réactions liés à sa symbolique plus qu’à ses qualités organoleptiques ?

Il est assez étrange qu’un produit de plaisir tellement destiné à être goûté, bu, mangé, soit autant détaché de sa nature intrinsèque. L’univers du vin est un tel réceptacle de clichés qu’il peine à rendre simple le plaisir de boire. Soit le vin est réduit à ses caractéristiques techniques, soit il est projeté malgré lui dans une sphère d’enjeux culturels et sociaux via un vocable de « spécialistes » prescripteurs intouchables et influents qui tendent à une indifférenciation –et à une incompréhension- des commentaires. 

Et si vous traitiez le vin comme l’un de vos invités ?

Le choisir et non le subir, tel est votre souhait. Invitez-le car vous supposez qu’il ne sera jamais mieux qu’avec vous et vos amis ce jour-là. Prévenez-le un peu en avance, préparez-le à se présenter dans les meilleures conditions (température, carafe si besoin), conviez son ambassadeur indispensable, le verre (ample, propre, jamais lavé à la machine). Quand il apparaît, ne vous extasiez pas en vous fondant sur sa seule signature, ne le dénigrez pas non plus sur un supposé passé trouble. 

Écoutez-le, ne lui demandez pas ce qu’il fait dans la vie à la deuxième phrase, ayez un zest de second degré, de la bienveillance -et pourquoi pas un peu de complaisance ?- , placez-le dans le contexte, le lieu, le moment. C’est vrai qu’il faut se méfier de la première impression : c’est souvent la bonne….mais donnez-lui une seconde chance

Savoir ce que l’on aime, et pouvoir l’expliquer

Et puis, au fur et à mesure, en goûtant plusieurs fois ce vin, en l’alliant avec différents mets, vous n’émettrez pas un jugement définitif, mais vous construirez votre sentiment avec le seul objectif qui vaille : savoir ce que l’on aime, et pouvoir l’expliquer. 

Alors il prendra place dans votre mémoire, entre ceux qu’on ne souhaite plus revoir (espérons-les rares) et tous les autres, du plus familier au plus hautain, du plus secret au plus expressif, du plus intimidant au plus humble.

S’il vous déçoit, peut-être n’était-ce pas sa place ce soir-là, avec ces invités. Peut-être aussi n’êtes-vous pas encore prêts pour lui, il est des vins hermétiques que vous ne découvrirez qu’avec le temps.

A l’inverse, il y a ceux qui s’adaptent à toutes les situations, à toutes les conversations, ceux qui se livrent lentement, ceux qui ne déçoivent jamais. Il y a ceux que vous faîtes découvrir, ceux qui réservent des surprises et ceux que vous ne connaissez pas encore (quelle chance). Le vin de ce moment là est à votre image –et celles de vos invités : il ne ressemble pas aux autres. Il y a autant de vins –et d’invités- que de moments.

Comme avec un livre, un tableau, un film, une personne, ne prolongez pas la rencontre si elle est déplaisante. Mais multipliez-la si elle est enthousiasmante ! Fiez-vous à votre goût, buvez voluptueusement cet instant éphémère relié à l’éternité.

Et c’est ainsi que Bacchus est grand.